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 Le français "branché"

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MessageSujet: Le français "branché"   Sam 03 Juin 2006, 11:18 pm

Source : http://www.europarl.eu.int/interp/online/lf99_one/current/page5.html

Le français branché de Raymond Voyat

Citation :
Raymond Voyat est devenu un contributeur très apprécié aux pages de Lingua Franca. Il s’était déjà fait une réputation au P.E. pour ses cours de sensibilisation vocale. Du côté de ses activités linguistiques, il a traduit les Élégies romaines de Goethe, chez Fayard/Mille et une nuits, 22.000 (dont certaines ont été reprises à la Bibliothèque de la Pléiade, Anthologie bilingue de la poésie allemande, Gallimard 21995), les Hymnes à la Nuit de Novalis, chez Fayard/Mille et une nuits, 32.002, et les Histoires brèves et ultra-brèves de Heimito von Doderer, chez Périple (Paris) 1998. Il s’intéresse depuis longtemps aux régionalismes et est l’auteur de nombreux articles sur les alsacianismes, les austriacismes, les berlinismes et les helvétismes. rigvoy@free.fr

Le français branché, c’est du français «à la dernière mode». On disait aussi, plutôt que «en vogue», français dans le vent.
Alors que l’argot, à l’origine, est le langage cryptique (travesti) des malfaiteurs, qui ne voulaient pas être compris des non-initiés. Mot à l’étymologie obscure, qui signifiait d’abord "corporation des gueux". Le phénomène s’appelait aussi français du milieu ou français de la pègre, c’est-à-dire le groupe social qui vit de recel et de proxénétisme. Un guide fameux inventorie cet usage des mauvais garçons : Le Petit Simonin, composé comme il se doit par un commissaire de police à la retraite. Plus savamment, les linguistes CELLARD et REY privilégient français non conventionnel. Et pour caractériser un usage leste, avec beaucoup de tours à connotation sexuelle, on dispose encore de langue verte.
Plus récemment, est apparu français des banlieues ou français banlieusard. Mais actuellement, c’est français des cités qui l’emporte. Sur le même patron, et en usage beaucoup plus vulgaire, on a encore tchatche des cités. Mais ce mot, qui vient de l’espagnol chacharear et se prononce t?at? comme dans tchèque, s’emploie de préférence comme synonyme de bavarder ou de papoter.
A ne pas confondre avec l’hexagonal, qu’on appelait jadis le style de pandore (vieux pour "gendarme", bureaucratese, Kanzleisprache ou Amtsschimmel), c’est-à-dire ampoulé et maladroit. Quand l’intention est d’infléchir le sens des mots avec une intention politique, on dit langue de bois (weasel words ou gobledeegook).
Un type d’argot particulier, c’est le verlan (inversion du mot l’envers), langage basé sur la permutation des syllabes. Ainsi, français devient céfran, français branché devient céfran chébran, arabe, beur, mec, keum et femme, meuf. De même, café donne féca, métro donne tromé, bidon, dombi, pourri, ripou. Laisse tomber se prononce laisse béton. Et la tchatche des cités devient la tchatche des técis. En entendant parler ainsi autour d’eux, les bourgeois rangés se payent un délicieux frisson en se prenant pour très émancipés. Quant aux enfants, ceux-ci ne font que répéter ce qu’ils entendent à la récréation, histoire de faire enrager leurs aînés.
Mais ce type de parler artificiel se distingue surtout par sa laideur et n’est pas porté par le sentiment linguistique d’une véritable communauté. De même, il y eut, à la fin du xixe siècle, la passade du javanais, un langage secret assez compliqué obtenu en intercalant des syllabes comme va ou av.

Le contraire d’un personnage "branché" est un ringard, donc un personnage démodé. [A l’origine, en argot des courses, c’était un mauvais cheval.] On dit aussi pour cela un mickey. Pour les anglomanes, ce sera un out. Naguère, on disait nunuche. Et autrefois, tarte, tartignolle ou tocard (aussi bien un mauvais cheval, à l’origine). Pour les femmes, on privilégiait cruche ou gourde. Un jobard est un crédule un peu niais. En verlan, c’est un barjo, parfois abrégé barge. Le sens en a évolué dans la direction de farfelu ou de cinglé (aussi follo, dingue, fêlé, siphonné, ou encore fada à la méridionale).
Il est patent que rien ne vieillit plus vite qu’une mode, qui a tôt fait de tourner à l’archaïsme attendrissant. Exemples : un croulant (un vieux), un coup de bigophone (coup de fil), que plus personne n’emploie. Certaines de ces vogues éphémères ont été lancées par le Canard Enchaîné (dans sa chronique La Cour, satire de l’Elysée sous de Gaulle) : étranges lucarnes = télévision, gazettes = journaux et godillots = gaullistes inconditionnels. L’actualité peut aussi être véhiculée par des argotismes qui en profitent pour se remettre en selle : ‘Touche pas à mon pote‘ a accompagné en France la campagne ‘SOS Racisme’ de Harlem Désir et dépassa rapidement le sens de copain pour passer à celui de copain beur. De même, être au parfum a été relancé par les ravisseurs de Ben Barka (= être au courant). Et j’en ai rien à cirer (= je n’en ai cure), doit son regain de faveur à Edith Cresson, Premier ministre tôt oubliée (rien à branler en est une forme plus crue).

Une manière très simple de se donner un petit air supérieur est l’ABRÉGEMENT. Commençons par rappeler que ce procédé, dit aussi de troncation, reste très productif en français, notamment sous la forme de l’apocope, qui consiste à laisser tomber la fin d’un mot. Ainsi se sont imposés de nombreux néologismes familiers, mais sans plus. Exemples : automobile ? auto (supplantée par bagnole), cinématographe ? cinéma (évincé ensuite par ciné), motocyclette ? moto, publicité ? pub, télévision ? télé, vélocipède ? vélo, parachutiste ? para. Récemment sont apparus : un appartement ? un appart, un adolescent ? un ado, allocations familiales ? des alloc, heures supplémentaires ? des heures sup, un écologiste ? un écolo (évincé par vert).
L’argot scolaire ou universitaire vit d’apocopes : récréation = la récré, classe préparatoire = prépa, baccalauréat = le bac, agrégation = l’agrég, Normale Supérieure = Norm Sup’, intellectuel ? un intello, provocation ? la provoc.
De même les expressions du psychanalyste : masochiste ? un maso, sadique ? un sado ou sado-maso, mégalomane ? un mégalo, misogyne ? un miso, mythomane ? un mytho, paranoïaque ? un parano, psychologue/psychiatre ? un psy, schizophrène ? un schizo, scatologique ? un scato, kinésithérapeute ? un kiné.
Mais l’apocope sert aussi à fabriquer des mots sauvages qui restent hors dictionnaire. Et c’est justement de cela que se nourrit l’usage branché. Laideur garantie.
Ainsi dira-t-on, en France du moins, resto pour restaurant, resto-U pour restaurant universitaire, faire un max pour un maximum, assurer un max pour être compétent, ça coûtera 8 euro maxi pour au maximum, un petit-dèj pour petit-déjeuner, une heure du mat pour une heure du matin, à plus pour à plus tard, etc.
L’aphérèse est le procédé contraire, moins courant mais aussi moins laid, qui consiste à laisser tomber le début d’un mot : autocar ? car, autobus ? bus, psychanalyse ? analyse.

La vogue du Midi comme lieu de vacances, la pétanque, le pastis, parler «avé l’assent» comme à Marseille, les blagues de Marius et Olive, les films de Pagnol et la popularité d’acteurs comme Raimu ou Fernandel ont contribué à acclimater un stock impressionnant de méridionalismes ou provençalismes dans le français de tous les jours. Ainsi barjaquer parler à tort et à travers, bastide, cabanon, mas, cagarelle diarrhée, caguer aller à la selle, se dépéguer se dépêtrer, esquicher entasser, esquinter ruiner, gandouiller traîner sans but, pégueux poisseux, escagasser embêter, empapaouter mettre enceinte, fada dérangé, faire nono ou nonoche dormir, pétoche ou pétouche (f.) peur, peuchère ! la (le) pauvre !, pitchoun/pichounet petit enfant, rompe-figues casse-pieds (provençal figo, un euphémisme pour testicules), té ! tiens !, vé ! regarde !, zou ! en avant !
Les aléas de l’histoire et la présence de certains groupes de locuteurs expliquent bien des tours familiers. Venus de l’arabe par exemple. Car la conquête et la colonisation du Maghreb suivie de la rentrée en métropole des Français d’Algérie ont fourni un apport considérable. C’est ce qu’on appelle le français pied-noir ou le pataouète (déformation de ‘Bab-el-Oued’). Ainsi faire fissa, qui signifie «faire vite», dérive de l’arabe fis-saea «à l’heure même». Kif-kif pour dire «c’est pareil», est repris de l’arabe «tout comme». Avoir la baraka, c’est avoir une bonne étoile (en arabe «bénédiction»). Inchallah sert à exprimer un fatalisme résigné. Bazar ou bakchich pourboire/pot-de-vin sont des mots d’origine turque courants dans les pays d’Orient. Des modes de dire pied-noir comme Plus beau que ça, tu meurs = ce n’est pas possible. Une livraison antérieure nous a déjà permis de commenter les arabismes barda, baroud, bicot, bled, caïd, chouïa, salamalec, sidi, souk, etc.
Les mots allemands de la période de l’Occupation (Achtung, Feldmarschall, feldgrau, Gauleiter, Jude, nicht-arisch, KZ, Lager, schnell schnell, chleu(h), vorwärts) n’ont guère survécu dans le français d’après-guerre, excepté peut-être l’injonction verboten, qu’on emploie encore ironiquement pour caractériser le style de sergent-chef. Les autres emprunts sont bien antérieurs : schlague la trique, schlass soûl, (s)chlinguer empester, schnaps eau-de-vie, schnock ou chnoque (‘un vieux chnoque’), schnorkel tube d’aération, schnouf (= Schnupftabak), schproum (violente dispute), schuss (descente à skis en pente directe).
L’anglo-amÉricain de la Libération est mieux représenté : le bas nylon, le lipstick, les GI, les boys. Et les acquisitions d’avant-guerre ont fait une rentrée en force : le chewing gum, le coca-cola raccourci en coca, le cold cream, le kleenex, le tissue. Mais alors que le temps était définitivement révolu pour cake-walk, charleston et fox-trot, nous avons accueilli blues, be-bop, boogie-woogie, juke-box, disc-jockey, disco (d’un mot français qui avait été américanisé dans un premier temps, à l’instar de boutique, de chef ou de maître d’).
Un beatnik est le produit de la beat generation américaine («génération foutue») des années 60. Leurs idoles étaient Jack Kerouac (auteur de On the road) et le poète contestataire Allan Ginsberg, qui mobilisaient des jeunes gens en révolte contre le conformisme bourgeois et la société de consommation. Ce nom a été formé en adjoignant un suffixe yiddish d’origine slave (comme refusednik au temps des contestataires soviétiques).
Un hippie est un idéaliste des années 70 rejetant les valeurs reçues. Il allait parcourir l’Inde à la recherche d’un gourou (maître spirituel de la religion brahmanique) dans un ashram (monastère) ou en faisant du trekking (randonnée pédestre) au Népal pour acquérir des drogues douces. Ce mot anglo-américain est dérivé de hip «dans le vent».
Ce qui s’appelle chez nous un baba est l’adepte manichéen du tiers-mondisme, friand de spiritualité hindoue et de musique planante. C’est un marginal non violent, oisif et mystique. Le mot hindi baba signifie «papa» et a donné naissance plus tard à baba cool, c’est-à-dire un personnage décontracté. En France, le causse (plateau calcaire) du Larzac (un camp militaire que l’armée prévoyait d’étendre) est devenu la cause mobilisatrice des écologistes et des idéalistes de tout poil.
Le mouvement punk (= camelote) est né en Angleterre dans les années 70 en réaction à la passivité hippie. Ses adeptes ébouriffés, malingres, épingles plantées dans le visage, se reconnaissaient dans Johnny Rotten («pourri»), lead singer de l’ensemble Sex Pistols. Leur mot d’ordre néo-nihiliste était No future! Destroy! Leur emblème : la canette de bière. A donné la punkitude. Ne pas confondre avec funk (terme de musique noire américaine, mélange de soul et de disco) et funky («puant» au sens premier, on n’ose guère écrire au sens propre), qui évoquaient des jeunes avec transistor collé à l’oreille et patins (roller-skates).
Junk veut dire drogue dure (= camelote), et le junkie en est le consommateur. Le shit c’est du haschich (= merde). Un joint est une cigarette de marijuana ou de hasch. Se shooter signifie se faire une injection d’héroïne ou simplement se faire plaisir (prendre son pied). To sniff (renifler) c’est une prise de drogue par inhalation. Un trip se prend aux amphétamines et se dit aussi un speed - de là être speedé.
Skin est le raccourci de skin-heads (crânes rasés), caractérisant un mouvement anglais de néo-fascistes post-punk, portant treillis de combat et chaussés de rangers (qui en France s’appellent des godillots de para ou encore des pataugas, d’après une marque commerciale). C’est la new wave (qui a donné la new-waverie), avec complet sombre et ample (costar ou costard), pantalons trop courts, chaussures pointues (pompes).

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Bonapartiste et réunioniste

«Les Belges ? Ils ne dureront pas. Ce n’est pas une nation, deux cent protocoles n’en feront jamais une nation. Cette Belgique ne sera jamais un pays, cela ne peut tenir… » Charles-Maurice de TALLEYRAND-PÉRIGORD
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