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 Le dernier discours de Pierre Ruelle

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GAUVAIN
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MessageSujet: Le dernier discours de Pierre Ruelle   Mer 14 Jan 2009, 6:42 am

Voici le dernier discours prononcé par le professeur Pierre Ruelle, docteur en philologie romane de l’U.L.B., spécialiste de l’ancien français, de la grammaire historique du français et de la dialectologie wallo-picarde, mais aussi fervent réunioniste. Le 6 novembre 1992, j’étais présent pour l’écouter, devant le Coq de Jemmapes, aux côtés de militants chevronnés et de Jean-Pierre Chevènement, venu nous exprimer sa sympathie.

Pierre Ruelle mourut le 14 janvier 1993.


Discours prononcé par Pierre Ruelle à Jemmapes le 6 novembre 1992

Voici deux siècles, presque jour pour jour, s’est déroulée autour de cette butte où nous sommes une bataille qui, après quelques péripéties, allait ouvrir pour nos provinces une ère nouvelle en les rendant à la France, leur patrie.

Supprimez, par l’esprit, ces constructions qui font d’un site prestigieux un square d’une affligeante banalité et vous verrez au nord, à deux kilomètres, Mons, occupée par les Autrichiens, et vous devinerez à une dizaine de kilomètres au sud, cette frontière théorique et vingt fois remaniée qui nous sépare de notre véritable patrie.

Nous l’a-t-on assez répété depuis notre adolescence, il y avait des Wallons dans les deux armées qui s’opposaient. Ce que l’histoire officielle et belge a toujours omis de préciser, c’est que les Wallons de l’armée autrichienne étaient des soldats de métier, des mercenaires, prêts à combattre, et même à combattre bravement, pour le prince et pour la solde, mêlés à des Autrichiens, des Hongrois, des Allemands et des Croates. Tandis que, en face d’eux, sous le drapeau bleu, blanc, rouge, s’avançaient des volontaires animés d’une foi toute neuve en la Liberté, l’Egalité et la Fraternité. Affrontement du passé et de l’avenir, choc d’un réalisme froid et d’une générosité sans arrière-pensée. La bataille de Jemmapes ne fut pas une simple escarmouche, ce fut une sanglante bataille qui fit des milliers de morts de part et d’autre. Notre pitié va, certes, à ces pauvres diables venus de l’Europe centrale et des Balkans et qui sont morts ici pour une cause dont ils ignoraient tout. Elle va bien plus encore à ces volontaires parisiens, artésiens, picards et wallons qui ne possédaient qu’un seul bien, leur vie, et qui l’ont donné pour un idéal qu’ils venaient de découvrir et qui est resté le nôtre.

Aujourd’hui, comme en 1792, le visage de l’Europe change et va continuer de changer. Des forces confuses mais puissantes agissent, bouleversant les idées reçues et les habitudes confortables. Des empires s’écroulent, d’anciennes nations veulent renaître. Et tout cela se fait dans l’inquiétude, l’incertitude, la peur, le sang et les larmes.

Nous sommes décidés à prendre part à ce renouveau. Nous voulons qu’une vérité généreuse et claire triomphe des égoïsmes, des leçons apprises, des idées fausses et des attitudes équivoques. Et la vérité, hors de laquelle les nations et les hommes ne peuvent vivre et s’épanouir, c’est que nous sommes des Français. Quoi, mes amis qui m’entourez, nous laisserons-nous ballotter au gré des intérêts et des ambitions d’hommes qui, devant les changements qui s’annoncent et qu’ils n’ont pas prévus, s’arc-boutent pour préserver un statu quo à peine modifié ou imaginent des solutions qui sont un défi au bon sens ?

Tirés de leur belgeoise léthargie par la volonté d’indépendance des Flamands, les uns imaginent une Belgique dans une association dont ils sont bien incapables de définir les modalités. Ils disputent longuement et obscurément sur le fédéralisme et le confédéralisme, sans pouvoir se faire comprendre et sans se comprendre eux-mêmes. D’autres appellent de leurs vœux une Wallonie indépendante dont ils refusent de préciser l’identité, faisant abstraction d’un million de Bruxellois francophones à 85 %, ignorant le problème des communes à facilités. D’autres voient dans la Wallonie une région d’Europe distincte de la France et opposée à elle de vingt manières. Certains, qui devraient savoir de quoi ils parlent mais n’ont garde de préciser les voies et moyens de leur désir, souhaitent une Wallonie unie par une langue que l’on forgerait de toutes pièces avec des matériaux puisés à Liège, à Namur, à Charleroi et sans doute aussi dans le Hainaut picard et la partie lorraine du Luxembourg. Cette caricature deviendrait langue officielle et le français pourrait n’être plus qu’une seconde langue. Déraison ? Sans doute, mais élément supplémentaire de trouble pour des gens qui n’en voient pas la malice, même s’ils ne connaissent aucun dialecte et n’ont aucune envie d’en apprendre un.

Ces Belges prolongés, ces fédéralistes, ces confédéralistes, ces indépendantistes myopes, ces Wallons wallonisants, qu’ont-ils de commun ? Existe-t-il un objet unique, bien que dissimulé, de leurs vœux ? Vaine question, vaine recherche. Il n’y en a pas. Chacun poursuit ses propres chimères ou pense à ses seuls intérêts. Le seul point de convergence de leurs visées se situe dans un univers négatif. Ils ne sont pas tous pour la même idée, ils n’ont pas tous en vue le même but : ils sont tous contre une seule et même chose. La chose dont ils ont peur, car elle bousculerait leurs habitudes, les obligerait à voir au-delà de leur canton ou de leur province, les jetterait tout frileux dans le vent d’une aventure dont ils redoutent encore plus la nouveauté que les risques, c’est le retour de la Wallonie à la France.

Certains ont même, depuis peu, modelé de leurs mains une nouvelle idole devant laquelle nous sommes invités à nous prosterner : la culture wallonne. Une culture suppose, dans un peuple qui pratique une langue donnée, une littérature, une philosophie, des arts qui enrichissent l’humanité tout entière. Où voit-on qu’il y ait un Pascal ou un Descartes wallon, un Goethe ou un Leibniz wallon, un Shakespeare ou un Spencer wallon ? Les Wallons qui ont réussi à être des écrivains ou des philosophes de renom ont écrit en français : ils appartiennent à la culture française. S’ils avaient écrit en allemand, qui prétendrait qu’ils n’appartiennent pas à la culture allemande ? La vérité est qu’il n’existe pas de culture wallonne, pas plus qu’il n’existe de culture normande, auvergnate, bourguignonne ou picarde. Il existe une culture française qui s’est épanouie en Wallonie, ce dont nous lui rendons grâce, comme elle s’est épanouie en Normandie, en Auvergne, en Bourgogne et en Picardie, dans cette Picardie où nous sommes ici et maintenant. Celui qui prétendrait que Simenon appartient à la culture wallonne devra soutenir de la même haleine que Pascal appartient à la littérature et à la philosophie auvergnates et que Calvin a illustré la théologie picarde.

On n’abolit pas facilement cent soixante-deux ans d’une histoire belge marquée par l’école, l’administration, la police, l’armée, la monnaie et les timbres-poste. Il ne faudrait pas non plus que l’on nous forge en outre de faux problèmes de conscience avec une Wallonie dont le seul ciment est la langue dont elle use, le français. Nous sommes des Français parce que nous sommes des Wallons ou des Picards, comme ailleurs, on est français, parce qu’on est Champenois, Franc-Comtois ou Breton.

Il y a soixante-dix ans, jour pour jour, j’étais au pied de cette butte, tenant mon père par la main. Et mon père me dit : «Regarde, écoute. C’est le Maréchal Pétain qui va parler. C’est le vainqueur de Verdun, le sauveur de la France.» Hélas, c’était aussi le futur chef de l’Etat français, celui qui serrerait la main d’Hitler à Montoire pendant que des Français, par milliers, par dizaines de milliers, se préparaient à combattre et à mourir pour la France. Voyez, au détour d’un chemin ou au revers d’un fossé, ces stèles modestes qui vous disent que là des Français qui n’étaient pas des maréchaux, qui n’étaient même pas des militaires, ont fait le sacrifice de leur vie pour la Patrie française. Lorsqu’il s’agit d’elle, chacun ne doit écouter que sa conscience. Tant mieux si elle parle de la même voix que la bouche des hommes politiques ou des hommes d’Etat.

Il est facile de jouer sur les mots : ce n’est qu’une question de métier. Nos manuels d’histoire nous parlent volontiers des trois invasions françaises du XVIIIe siècle, celle que commandait le général Jarry au printemps de 1792, celle de Dumouriez à l’automne de cette même année, celle de Pichegru et de Jourdan en 1794. Qui dit invasion pense à l’irruption d’une armée ennemie venant bousculer des forces nationales. Mais qu’étaient les Pays-Bas du sud à l’époque ? C’était, pour l’Autriche, un protectorat encombrant et lointain dont elle cherchait à se débarrasser avec profit. L’armée autrichienne était-elle donc une force nationale ! Qu’avaient de commun nos ancêtres avec l’Autriche, lointaine et méprisante ! On le vit bien lorsque la France eût reculé ses frontières de deux cents kilomètres vers l’est. Pendant un quart de siècle, la France n’eut pas de plus fidèles défenseurs que les habitants de cette région qui ne s’appelait pas encore la Wallonie. Cette fidélité était le gage d’une identité retrouvée et qui allait être bientôt frappée, blessée, par l’invasion – une véritable invasion, celle-là – des Russes, des Prussiens et des Suédois en 1814 et des Coalisés en 1815. Mais cette fidélité et cette identité n’allaient pas être anéanties. Nous sommes ici pour l’attester. Le rattachement des Pays-Bas du sud, et donc de la Wallonie, à la Hollande se fit sans que nos ancêtres fussent consultés. L’accession au trône d’un prince anglo-allemand, un Saxe-Cobourg-Gotha, voulue par les Anglais, au lieu du prince français que nous désirions, qu’a-t-elle à faire avec la volonté populaire ! Quand, depuis deux siècles, avons-nous été consultés sur notre destin national ?

Deux siècles d’hésitation, de faux pas, d’erreurs et de mensonges, pendant lesquels le sentiment des Wallons, Picards, Lorrains de Wallonie d’appartenir à la Nation française a été non pas supprimé mais éclipsé et dénaturé. Au point qu’un référendum sur la question donnerait aujourd’hui des résultats d’une affreuse confusion. L’avenir de la Wallonie va se jouer dans les années et, peut-être, dans les mois qui viennent. Le moment est venu de lever tous les voiles, de dénoncer toutes les hypocrisies, de voir enfin, pour la première fois depuis longtemps, les réalités en face, de nous reconnaître pour ce que nous sommes, des Français. Il faudra nous y employer sans plus attendre. A nous d’éclairer les Wallons et, d’aventure, aussi les Français de la République sur les données d’un problème simple que tant d’hommes aveugles ou intéressés se sont évertués à obscurcir. Il n’y a pas de cours naturel au long fleuve de l’Histoire. L’Histoire coule dans le lit que les hommes lui creusent. C’est à nous de vouloir et d’agir afin que, de part et d’autre d’une frontière irréelle et absurde, les Français soient enfin réunis et que, du sud au nord, d’un même effort, ils fassent en sorte que, plus grande, plus heureuse et plus belle, vive la France.
(1)


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(1) In Wallonie française, trimestriel, n° 15, mars 1993, pp. 6-7.

_________________
Avec la France, l'union fera la force !


Dernière édition par GAUVAIN le Mer 14 Jan 2009, 9:31 pm, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Le dernier discours de Pierre Ruelle   Mer 14 Jan 2009, 1:40 pm

Excellent rappel de faits occultés par nos manuels d'histoire belgicaine !

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