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 Les Jésuites

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MessageSujet: Les Jésuites   Mer 02 Sep 2009, 1:46 pm

Source : http://www.cafe-geo.net/article.php3?id_article=378

Les jésuites, premiers mondialisateurs ?

Citation :
Dans les années 1990, Pierre de Charentenay avait attiré l’attention des géographes en intervenant dans Hérodote sur « la Compagnie de Jésus, ordre géopolitique ? ». Il faut dire que les jésuites sont présents aux quatre coins du monde, la Compagnie de Jésus constituant un réseau dont la puissance réelle ou supposée hante les imaginations depuis le XVI° siècle. Le film Mission illustre bien l’action des jésuites aux antipodes, en l’occurrence chez les Guaranis à la frontière du Paraguay et du Brésil.


St Ignace de Loyola et les débuts de la Compagnie de Jésus

Les jésuites ont été fondés au XVI° siècle par St Ignace de Loyola, un fonctionnaire basque espagnol né en 1491 et mort en 1556. Sa vocation daterait du siège de Pampelune en 1521 où il est blessé. Sa réflexion intérieure le mène à la rédaction des Exercices spirituels (traduits en latin en 1548) qui constituent une méthode de discernement spirituel. Son envie d’étudier le mène à Paris où il devient maître-ès-arts. Avec quelques amis (François Xavier, Pierre Favre, Alfonso Salmeron, etc), il fait ses premiers vœux de pauvreté, chasteté et obéissance en 1534 à Montmartre, et le groupe se met à la disposition du pape pour toute mission. De 1540 date l’approbation de la Compagnie de Jésus par la papauté, et de 1541 l’élection de St Ignace à la fonction de « préposé général » des jésuites.

Les jésuites, aventuriers ?

St Ignace envoie dès les années 1540 ses compagnons à travers le monde. François-Xavier rejoint par exemple l’Inde, Goa, le Japon, puis la Chine. D’autres vont au Congo, au Brésil, en Ethiopie. Pierre Claver part en Colombie dans les années 1560 pour essayer de vivre avec les esclaves à Carthagène. Ignace avait une mystique de la mission universelle de l’Eglise, au point de mettre la compagnie de Jésus à la disponibilité du pape pour toutes les missions, où qu’elles soient. St Ignace avait du reste pour formule Cuo universalius eo divinius (« où est le plus universel est le plus divin »).
Peut-on pour autant qualifier d’aventuriers tous les jésuites du XVI° siècle et ceux d’aujourd’hui ? Certainement pas tous, dans la mesure où les jésuites veillent à la fois à rester au plus proche (à la mort de St Ignace en 1556, 14 collèges jésuites existaient en France) mais aussi à aller au plus loin (au XVI° siècle, les jésuites embarquaient sur les galions des rois d’Espagne et du Portugal). De fait, les jésuites ne restaient pas cantonnés dans les comptoirs coloniaux, ils allaient profondément dans les terres sud-américaines par exemple. Ils ont rapidement construit des « réductions » pour protéger quelques 150000 Indiens de la mise en esclavage par les Portugais entre 1600 et 1760. Ils ont aussi atteint l’Asie où ils ont par exemple romanisé l’alphabet vietnamien.
Encore aujourd’hui, le projet universel de la compagnie demeure, les jésuites essayent d’aller dans tous les pays du monde et on en retrouve de l’Alaska au Kazakhstan.

Un ordre mondial

Sur la voûte de la nef centrale de l’Eglise St Ignace de Rome, le peintre Pozzo (1642-1709) a représenté St Ignace touché par la grâce, avec 4 rayons de soleil qui diffusent vers les 4 directions de la boussole et 4 allégories des 4 continents connus de l’époque (Asie et Océanie ne faisant qu’un). Belle représentation baroque d’un monde où rayonne la Compagnie de Jésus.
On compte aujourd’hui 20000 jésuites dans plus de 120 pays (plus d’infos sur www.jesuites.com). Leur nombre baisse en Europe, même si le vieux continent compte encore un jésuite du monde sur 3. C’est l’effet de la sécularisation - la fin d’un monde culturellement chrétien - où l’engagement religieux est donc logiquement plus difficile. Si l’Afrique ne compte que 7% des jésuites du monde, 16% résident aux Etats-Unis, et presque autant en Amérique latine (15%). Alors que 28% des jésuites sont en Asie, 20% sont en Inde ! Qui plus est, beaucoup de jésuites novices - ces jeunes qui font leurs premiers pas dans la compagnie - sont asiatiques. Cependant, les vocations de jeunes Indiens se font surtout dans les campagnes, les villes connaissant déjà un processus de sécularisation, même s’il demeure dans le sous-continent une spiritualité très forte et omniprésente. Il faut voir comment la situation va évoluer dans les décennies à venir. Disons simplement qu’aujourd’hui, la mondialisation jésuite progresse en Asie.
La cohérence de cet ordre religieux mondial tient, entre autres, aux lettres régulières envoyées par chaque jésuite au « général » de la Compagnie de Jésus. Il s’agit d’un compte rendu précis des activités de chacun. Encore aujourd’hui, tous les jésuites, responsables d’une œuvre ou d’une communauté, rédigent 3-4 pages tous les trois ans au supérieur général de Rome, qui leur répond individuellement. Ainsi, la mondialisation jésuite a commencé via un réseau de correspondance épistolaire, avec, à son cœur, le supérieur général. La formation internationale et commune qu’ils reçoivent et la spiritualité ignacienne qu’ils pratiquent assurent aussi une réelle communauté d’esprit entre les jésuites du monde.
Précisons enfin que les jésuites ne vivent pas dans des couvents, n’étant pas astreints au chœur (la récitation des offices avec les autres membres de la communauté), ce qui leur permet une plus grande mobilité. Les jésuites partent toujours en mission par petits groupes d’au moins deux personnes.

Les jésuites et l’éducation

L’éducation est très vite devenue une priorité de la Compagnie de Jésus. Au XVIII° siècle par exemple, les jésuites avaient le monopole de l’enseignement secondaire en France. Les collèges jésuites organisaient l’enseignement en fonction du ratio studiorum : toute une pédagogie particulièrement forte et exigeante insistant surtout sur l’accompagnement personnel des élèves, sur leur implication et leur expression personnelle (via le théâtre notamment). Ces méthodes personnalisées d’enseignement étaient pratiquées dans l’ensemble du monde ; d’où une certaine mondialisation des pratiques pédagogiques ! Au XIX° une rigueur très stricte régnait dans les collèges, rigueur qui fut fortement contestée à la fin du XX° siècle.
Il n’est pas sûr que la papauté du XVI° siècle, plus préoccupée par l’argent que par l’éducation, ait compris cette insistance sur la formation approfondie. Pierre de Charentenay conteste au passage l’idée que les jésuites auraient voulu contrôler l’Eglise et la papauté : St Ignace a toujours refusé de devenir évêque et, encore aujourd’hui, les 80 évêques jésuites (ce qui est peu) n’ont pu accéder à cette fonction qu’en étant relevés de leur vœu de ne pas assumer de charge épiscopale.
Cette focalisation sur l’éducation (des élites du monde en particulier) laisse penser que le projet missionnaire des jésuites (annoncer l’évangile) se double d’un projet géopolitique (essayer d’influencer la marche du monde via l’intervention dans le champ intellectuel). Il est vrai que la puissance intellectuelle des jésuites, qui dirigent 25 universités aux Etats-Unis et des revues dans toute l’Europe, est assez impressionnante. Universités et autres collèges jésuites du monde ont effectivement formé un certain nombre de dirigeants. Bill Clinton a ainsi passé 4 ans dans une université jésuite américaine. De là à dire qu’il a mené une politique jésuite ? Castro aussi a été formé par les jésuites !
Pierre de Charentenay rappelle toutefois que les jésuites touchent les élites mais aussi les plus pauvres, citant un hôpital géré par des jésuites au Tchad, leur présence dans des endroits des plus reculés aux Philippines, ou encore dans le quartier mexicain de Los Angeles, l’un des plus dangereux de la ville, où 4 jésuites s’occupent des gangs de cet endroit ! Beaucoup de prêtres ouvriers français des années 1950 étaient jésuites. Ainsi, les jésuites essaient d’articuler la proximité auprès des plus pauvres et le souci de la réflexion de haut vol. C’est comme cela qu’un jésuite vit en pagne, au milieu de l’Amazonie, avec une tribu indienne, sur laquelle il a fait un doctorat à l’EHESS.
Le plus grave échec de la Compagnie fut sa suppression de 1773 à 1814, le pape Clément XIV cédant aux rois espagnols et portugais agacés de ne pas avoir les mains libres en Amérique latine, dans le contexte anti-clérical des Lumières (le gallicanisme français ne faisait pas non plus bon ménage avec des jésuites au service du pape). La compagnie a cessé d’exister partout, sauf en Lituanie et en Russie, Catherine II tenant à préserver le système d’éducation. Ailleurs, en revanche, la Colombie et le Mexique se sont retrouvés du jour au lendemain avec un système éducatif complètement dissous ! Les jésuites n’ont donc pas vécu la période révolutionnaire. En 1814, la Compagnie a été reconstituée à l’aide des quelques survivants d’avant 1773 et des textes fondateurs de l’ordre.
Les « réductions » sud-américaines (XVII° et XVIII° s)
Un joli ouvrage de la collection Découvertes Gallimard consacré aux Missions jésuites (voir bibliographie) présente bien comment s’organisaient ces 35 territoires réduits - d’où le nom de « réductions » - entourés de murs d’enceinte, qui servaient de protection à ces Indiens que les Portugais et habitants de Sao Paulo souhaitaient prendre pour esclaves (les jésuites, bien de leur époque, n’ont toutefois pas condamné l’esclavage en tant que tel). Chaque réduction abritait 5000 Indiens, qui logeaient dans des baraques alignées. L’organisation était particulièrement stricte et militaire, sous la direction absolue d’un père jésuite. Les restes et vestiges sont rares, hormis des églises baroques au Paraguay. Il existait un commerce entre les réductions, et à l’intérieur de celles-ci l’éducation jésuite (lecture, écriture, art, musique baroque) se faisait en langue guarani. Les Espagnols ont finalement expulsé les jésuites à la fin du XVIII° siècle.
Notons que les « réductions » ont permis un certain métissage, la musique européenne baroque par exemple étant interprétée par les savoirs musicaux des indiens, sans parler des sculptures très fortement influencées par l’art sud-américain qui nous sont restées. Toutefois, ce métissage culturel doit être singulièrement nuancé, dans la mesure où les Indiens ne contrôlaient rien et les maîtres d’œuvres des principaux bâtiments des réductions étaient par exemple tous européens et suivaient des plans européens.

La question de l’inculturation : une mondialisation jésuite de l’intérieur ?

Les jésuites ont toujours cherché à aller au plus loin à la surface du globe, mais aussi au plus loin au cœur des cultures, ce qui a valu à la Compagnie un certain nombre de problèmes avec la papauté. Matteo Ricci (1552-1610) par exemple est un jésuite italien qui a rejoint la Chine, où il a appris la langue et les coutumes locales, au point d’être encore considéré aujourd’hui comme le premier sinologue. Il a traduit de nombreux ouvrages scientifiques et réalisé des cartes géographiques et des sphères célestes et terrestres. Toutefois, la papauté de l’époque a vivement réagi à son attitude trop conciliante vis-à-vis des honneurs rendus aux ancêtres, d’où ce qu’on a appelé la querelle des Rites chinois. Le travail d’inculturation est ainsi souvent bloqué par la papauté, Rome n’acceptant pas toujours une trop forte entrée des jésuites dans les cultures locales.
Mentionnons toutefois Eric de Rosny, jésuite parisien envoyé au Cameroun et qui a écrit le célèbre Les yeux de ma chèvre, paru dans la collection Terre humaine. Il décrit son entrée dans la tradition des « voyants », les maîtres de la nuit, ceux qui voient au-delà des apparences. Il vit encore aujourd’hui au Cameroun, où il est reçu à Douala parmi les Anciens et reconnu comme l’un des leurs. Il a toujours été approuvé par ses supérieurs dans la Compagnie de Jésus, en dépit de son assistance à des cérémonies d’initiation et de voyances. Il travaille aujourd’hui sur les questions de justice et de sorcellerie (comment les gens tiennent compte des esprits dans leur vie et n’hésitent pas à accuser des voisins sous prétexte que ces derniers leur auraient jeté un sort). C’est de cette manière que les jésuites aujourd’hui comprennent leur démarche missionnaire nous dit Pierre de Charentenay : le but n’est pas de baptiser les autres, mais d’entrer dans leur culture pour rencontrer leur religion et dialoguer avec eux.
C’est ainsi qu’un jésuite français installé à Taïwan, expert en calligraphie et en peinture chinoise, a lancé une revue du style « Etudes » en chinois. Les chemins vers les autres sont naturellement différents selon les cultures. Au Japon par exemple, l’idée même de religion révélée ne fait pas sens, les Japonais préférant l’idée de sagesse non révélée.
Pour conclure, les jésuites apparaissent comme des mondialisateurs via leurs traversées des cultures du monde entier depuis plus de quatre siècles. La biographie des jésuites de Jean Lacouture met bien en valeur cette dimension universelle de la mission de la Compagnie ; les travaux de Benoît Vermandeer insistent le mieux sur le processus d’inculturation, d’insertion dans la culture chinoise en l’occurrence, pour construire des passerelles et des voies de dialogue qui unifient le monde. On aurait aimé plus de développements sur les réseaux jésuites et sur, par exemple, l’émergence d’une « noosphère » comme disait le jésuite Pierre Teilhard de Chardin, avec des réseaux mondiaux de communication, une complexification des sociétés et l’émergence d’une conscience mondiale. C’est dire si une approche géographique de la Compagnie de Jésus doit être poursuivie.

Bibliographie

De Charentenay P. (1990) « La Compagnie de Jésus , un ordre géopolitique ? » Hérodote, 56, p. 67-80
De Rosny E. Les yeux de ma chèvre. Sur les pas des maîtres de la nuit en pays douala, Cameroun, Paris : Plon, Collection Terre Humaine
Foucher M. (1990) « Géographie de la Compagnie de Jésus : une géopolitique spirituelle » Hérodote, 56, p. 55-66
Lecrivain P. (1991) Pour une plus grande gloire de Dieu : les missions jésuites, Paris : Gallimard
Lacouture J. (1995) Les Jésuites. Tome 1 Les conquérants, Paris : Seuil
Tapie A. (s.d.) (2003) Baroque : vision jésuite, du Tintoret à Rubens. Catalogue d’exposition, Edition Somogy
Vermander B. (1996) Veilleur de Jour (poèmes), peintures de Li Jinuyan, Toulouse : Privat
Vermander B. (s.d.) (1998) Le Christ chinois, Paris : Desclée de Brouwer
Enfin, la revue intellectuelle jésuite Etudes a publié des textes de géographes comme Jacques Lévy ou Myriam Houssay-Holzschuch.

Compte-rendu : Olivier Milhaud, University of Bristol

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