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 L'adieu au voile

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MessageSujet: L'adieu au voile   L'adieu au voile EmptyMer 17 Mar 2010, 9:23 am

Source : http://www.liberation.fr/monde/0101624203-l-adieu-au-voile

Monde 13/03/2010 à 00h00

Citation :
L’adieu au voile

Reportage

Pour la majorité des Egyptiennes, le foulard est devenu la norme. Au Caire, des jeunes femmes décident de l’abandonner, plaçant la société et elles-mêmes devant de nombreuses contradictions.

Par CLAUDE GUIBAL Le Caire, de notre correspondante

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A Abu Homous, à 165 km du Caire. (REUTERS)


Ce jour-là, elle a embrassé ses parents, salué le bawab, le portier planté au bas de son immeuble, et s’est plongée dans la foule matinale des rues du Caire. Pour la première fois, elle a poussé la porte d’un salon de coiffure, s’est assise devant le miroir et dit : «Faites-moi quelque chose de bien. Aujourd’hui, j’enlève mon voile.» Le hijab (1), la journaliste Rania l’a porté près de vingt ans. «Une vie», rit-elle, tapotant une fine cigarette contre le cendrier.
Dans ce café du centre-ville, garçons et filles discutent autour d’un cappuccino. L’université américaine du Caire est toute proche, on parle en arabe et en anglais. La quasi-totalité des jeunes femmes sont voilées, certaines la tête couverte d’un foulard savamment noué, assorti au top à bretelles enfilé sur un fin col roulé. Rania fait bouffer son nouveau carré auburn, d’un geste encore trop neuf pour être machinal.

«Pourtant, je suis la même»

Salwa (2), étudiante, a laissé un mot sur la table de la cuisine. Quelques lignes prévenant sa mère qu’elle reviendrait du travail sans son grand voile noir. Son père vit à l’étranger, loin de sa femme et de ses deux filles, seules dans un grand appartement du quartier petit bourgeois de Mohandessine. «Je viens d’une famille très conservatrice ; ça a été dur.» Elle a sauté le pas il y a un mois et se sent «un peu perdue». Elle craignait des discussions vives mais n’a récolté que des silences, des regards désolés, et des moues désapprobatrices. Avec ses tantes, dont elle était proche, une distance s’est installée. «Elles ne m’ont rien dit. Mais, tout en restant gentilles avec moi, je les sens déçues. Pourtant, je suis la même. Je n’ai pas changé à la seconde où j’ai enlevé mon hijab ! Je n’aurais jamais imaginé à quel point, pour les autres, ce voile était un élément constitutif de mon identité.»
Salwa cherche ses mots, s’interrompt. «Quand on porte le voile, on oublie qu’on l’a sur la tête. Il fait partie de nous-même. On l’a intégré comme un élément de notre personnalité. Mais pour les autres, il prend le dessus sur tout le reste. Vous êtes d’abord la muhajaba, la voilée. Le voile vous définit socialement comme un être religieux. Même si vous, vous avez l’impression de ne pas être que cela.»
Jean moulant, haut ajusté, Doaa, étudiante, acquiesce. «Ce que je lisais dans les yeux des autres, parce que je portais le voile, ne me correspondait pas. Ou plus.» 26 ans dont sept avec le voile qu’elle a quitté il y a un an. «La société colle aux voilées un tas d’étiquettes. Elle doit se comporter de telle façon, et pas d’une autre. Elle ne peut aller que dans tel type d’endroit, ne parler qu’avec tel genre de personnes. Aimer telle chose, tel auteur, tels films. La voilée est une entité figée.» A force d’entendre les réflexions de son entourage sur ses fréquentations, ses goûts musicaux, ses envies de voyage, Doaa a progressivement décidé d’enlever son foulard.
Dans les rues du Caire, cela fait presque deux décennies que les voiles ont fleuri sur les têtes. Sobre au début, il s’est fait coloré, tortillé, piqué d’épingles fantaisies, sculpté de plis sophistiqués. Quant au niqab (1), autrefois rarissime, il est en constante augmentation. D’après une enquête publiée par la presse égyptienne l’été dernier, il concernerait même plus de 15 % des femmes voilées. L’Etat, débordé par le phénomène, tente aujourd’hui de l’interdire, mettant en avant la question sécuritaire : dans les cités universitaires, les hôpitaux, l’enceinte des salles de classes. Appelé à la rescousse, le cheikh d’Al-Azhar, la plus haute référence de l’islam sunnite - et nommé par l’Etat -, s’est exécuté, rappelant que le niqab n’avait pas de fondement religieux. En vain, l’ascendance salafiste se fait de plus en plus sentir.

Surenchère de vertu

Dans ce contexte d’hyper-religiosité, le geste de Rania, Salwa, Doaa, reste difficile à voir. Et pourtant : il suffit d’évoquer la question autour de soi pour que très vite, on cite l’exemple de telle ou telle, qui s’est «déhijabisée». Dans le quotidien égyptien Daily News, la journaliste Sara el-Sirgany remarque : celles qui enlèvent le voile ont souvent fait œuvre de pionnières, au début des années 90. Aujourd’hui, la prolifération des voiles les place face à un dilemme. «Le hijab est devenu un accessoire de mode, vidé de sens. Et le porter de façon ultra-stricte ne suffit pas à prouver qu’on est une bonne musulmane : celles qui portent le niqab pensent que ce sont elles les meilleures, les seules vertueuses. Je ne veux pas rentrer dans cette surenchère», explique Doaa.
Isis, elle, a quitté son voile l’été dernier. Lorsque son père, le penseur Sayed el-Qemany s’est vu menacé de mort par des islamistes, pour ses écrits théologiques jugés apostats, l’obligeant à vivre reclus, sous protection policière. Devant les anathèmes, abasourdie par la vindicte collective, Isis s’est interrogée sur la façon dont ses concitoyens pensaient l’islam. Le voile - que cette jeune ophtalmologue portait depuis trois ans, «pour faire comme tout le monde» - a synthétisé toute son amertume. Elle l’a ôté. «Je ne voulais pas avoir à leur prouver avec ça que j’étais une bonne musulmane. Je jeûne. Je prie. Mais il n’y a que moi que ça regarde.»
Dans la famille de Rania, on porte le voile depuis longtemps, bien avant que ce soit à la mode. «Un jour, j’ai eu l’impression que ça devenait banal. Au même moment, j’ai commencé à me demander si cette apparence extérieure correspondait à ce que j’étais vraiment à l’intérieur. Je suis croyante certes, mais pas si pieuse que cela. J’ai eu le besoin de mettre les choses en conformité.»
Pendant de longs mois, Rania a réfléchi. Cette grande lectrice du Coran avait une hantise en enlevant son voile : tomber dans l’apostasie, un péché mortel. Un article dans Rose al-Youssef, un grand hebdomadaire national, l’a mise sur la piste de cheikhs aux théories plus modernistes. «Sur tout ce qui est licite ou illicite, Dieu est clair et nous dit : "faites, ou ne faites pas". Pour le voile, il n’y a pas d’ordre clair. C’est ça la beauté et la grandeur du Coran, on peut le comprendre à plusieurs niveaux.»
La voix affermie, Rania s’anime. «Les oulémas, depuis 1 400 ans, n’ont fait que transmettre. Ils ont figé la pensée de l’islam. Ils ne veulent pas prendre la responsabilité de réfléchir. Les gens, eux, ne veulent pas prendre la responsabilité de leurs décisions, et s’en réfèrent toujours aux oulémas. C’est pour cela que notre société n’avance pas.» Nouha, son amie, acquiesce : «Le port aussi massif du voile a contribué à diviser de façon visible la société entre musulmans et chrétiens. Avant que le foulard soit aussi répandu, on n’était pas systématiquement affiché comme appartenant à une confession ou l’autre.» Rania en sait quelque chose : sans son hijab, tout le monde la prend pour une copte, ces chrétiens d’Egypte qui représentent 10 % environ de la population. «Et alors ? Quel est le problème ? Ça ne me dérange pas, mais ça en dit long sur l’état de la société.»

L’invitation du prédicateur

Doaa a longtemps porté son foulard comme un étendard. Début des années 2000, lycéenne, dans une Egypte en plein renouveau religieux, elle découvre, avec ses amies de classe, les CD d’Amr Khaled, un jeune comptable reconverti dans la prédication, devenu depuis une star internationale, au point d’être considéré, par Time, comme une des cent personnalités les plus influentes du monde.
A l’époque, la carrière d’Amr Khaled en est à ses débuts, mais c’est une révolution. Son rôle est déterminant dans le processus de réislamisation que connaît l’Egypte et le monde arabo-musulman. A la différence de ses cheikhs aînés traditionalistes, en turbans et barbes longues, il n’a pas de diplôme religieux. Avec sa moustache et son sourire omniprésent, il joue les grands frères, prêche en costume ou en polo, utilise les mots du quotidien, évite les poses trop rigides et moralisatrices. Dans ses discours, pas d’envolées grondantes, comme les affectionnent les autres cheikhs cathodiques, prompts à rappeler les tourments infinis de l’enfer au pécheur. «Sa façon d’inviter les filles à porter le voile, se souvient Doaa, comme un choix mûrement réfléchi, et comme une étape d’un chemin que chacune parcourt à son rythme, sans qu’elle soit jugée pour autant, m’a plu.» Dans sa famille, la pratique religieuse est régulière. On prie, par conviction, par tradition, et sans ostentation. Sur l’album de photos qui trône fièrement sur la table du salon, sa mère et ses tantes posent, dans les années 1980, en robes courtes et sans manches.
Quinze ans plus tard, à l’approche de la ménopause, elles ont toutes adopté le voile, sans faire pour autant œuvre de prosélytisme. «Ma mère a même tenté de me dissuader ! Elle me disait qu’en vieillissant, il était temps qu’elle se préoccupe de préparer son temps dans l’au-delà, mais que j’étais encore bien jeune pour me voiler», poursuit Doaa. La jeune fille, pourtant bien décidée, lit le Coran, consulte les écrits des savants. Avec le développement d’Internet et des télévisions satellitaires, elle se passionne pour les émissions religieuses. «J’ai été, et je suis toujours très fière d’avoir décidé de porter le voile. Je l’ai fait en toute liberté. Cette démarche était en harmonie avec ma volonté d’approfondir ma foi. Mon voile m’a aussi donné de la confiance, puisque grâce à lui, j’ai pu affirmer ma personnalité», confie-t-elle.

«Rien n’oblige à être moche»

C’était il y a sept ans. Le voile, Doaa le porte alors à la mode, joliment attaché, assorti à ses vêtements. Elle s’inspire des modèles proposés dans les magazines pour voilées, qui font un tabac. «C’est même un sacré budget ! Mais rien ne dit qu’une voilée doit être moche ! rigole-t-elle aujourd’hui. Maintenant, c’est le coiffeur qui me coûte cher !» Elle est polyglotte, ses amis sont de toutes nationalités, de toutes confessions. Alors que Bagdad plie sous les bombes, elle débat avec des Américains sur Internet. Et dialogue avec des Israéliens de «la Paix maintenant» sur l’avenir de la Palestine. Etudiante en communication, elle se définit comme féministe, et dans son groupe d’amis, filles voilées ou pas et garçons se mêlent en une joyeuse bande. Au café, ils s’échangent les livres de Paulo Coelho, causent politique, ou s’interrogent «une femme peut-elle devenir présidente de la République ?» Non, pense alors Doaa, puisque, selon l’islam, seul un homme peut devenir calife.
Sous son voile, Doaa était heureuse. Ce qui l’agaçait, c’étaient les regards désapprobateurs de certaines voilées, quand elle riait trop fort, des filles «qui jugent ton comportement». Les réflexions : «Tu fréquentes trop d’étrangers.»«Tu ne devrais pas sortir dans les cafés.»«Une voilée doit montrer l’exemple»… A la longue, ce qui n’était que gêne est devenu pesanteur, énervement, rébellion. Doaa s’est alors interrogée, replongeant dans les textes sacrés, pleurant souvent sous ce voile qu’elle n’osait abandonner. Il s’est fait de plus en plus coloré, relâché, minimaliste. Un jour, il disparaît. Ses parents la soutiennent, mais lui rappellent qu’elle aurait dû davantage réfléchir avant de le porter, plutôt que de passer pour versatile.
Les amies de Doaa, elles, sont interloquées. Certaines se détournent, un peu méprisantes. D’autres, désolées, cherchent à comprendre. Comme Samia, qui «ne juge pas». Mais prie pour que son amie «retrouve la sérénité». Auprès d’elle, Doaa insiste. Son rapport à la religion reste inchangé. Comme avant, la jeune femme s’efforce de prier cinq fois par jour. Elle a jeûné lors du dernier ramadan, et a même effectué un jeûne supplémentaire, pour préparer son âme à la fête de l’Aïd. Dans ces moments de prière, dans l’enceinte de la mosquée, dans l’intimité de sa chambre, elle repose sur sa tête un foulard qu’elle ôte sitôt le rituel fini. «Ma dignité de musulmane, assure-t-elle désormais, est dans le voile moral qui protège ma vertu et ma conscience. Pas mes cheveux.»

(1) Le hijab, ou voile islamique, couvre la tête, le cou, parfois les épaules, mais laisse voir le visage. Le niqab couvre l’ensemble du visage, sauf les yeux.
(2) Certains prénoms ont été changés à la demande des interlocutrices.

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MessageSujet: Sous mon niqab   L'adieu au voile EmptyDim 09 Mai 2010, 3:51 pm

Source : http://www.lefigaro.fr/lefigaromagazine/2010/05/05/01006-20100505ARTFIG00736-j-ai-enleve-mon-voile-au-peril-de-ma-vie.php


«J'ai enlevé mon voile au péril de ma vie»


Par Patrice De Méritens

06/05/2010 | Mise à jour

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Alors que le gouvernement prépare une loi d'interdiction du voile intégral, «Le Figaro Magazine» publie en exclusivité des extraits du livre Sous mon Niqab* : une terrible aventure qui s'est déroulée dans la France du XXIesiècle, à quelques centaines de mètres de chez vous...

L'adieu au voile Coeur-
Citation :
«Zeina fait partie des jeunes filles musulmanes qui ont étudié et ont un travail, ce qui n'est pas si simple dans une famille traditionnelle où on lui dit : «A quoi cela te servira-t-il, inch Allah ! Tu trouveras un mari»... Elle rencontre un jeune homme dont elle tombe amoureuse. Il est croyant, mais sans ostentation. Ils se marient. Mais, peu à peu, alors qu'elle est enceinte de quelques semaines, le climat entre eux change...

J'ai été interloquée un jour où nous avons croisé une femme voilée, quand mon mari m'a vivement saisie par le bras, me l'a indiquée d'un geste du menton :
Macha'Allah ! Ce que Dieu veut ! Regarde- la, c'est certainement une bonne épouse. C'est une femme bien, qui ne veut pas se montrer.
Je ne savais pas comment réagir, je ne savais pas s'il plaisantait ou s'il était sérieux. Je n'ai donc pas réagi, nous avons poursuivi notre chemin. Je n'ai plus pensé à cet incident jusqu'au week-end suivant où, là, l'insistance de mon mari a frôlé le harcèlement. Chaque femme voilée que nous croisions entraînait son satisfecit.
Macha'Allah ! Ce que Dieu veut !
(...) Portais-je vraiment une tenue indécente, ce jour où il m'avait probablement guettée par la fenêtre et m'attendait sur le palier ? J'ai été surprise de le voir là. Surprise et heureuse. J'ai ri, je lui ai demandé pourquoi il m'attendait, j'ai escompté un baiser. Il m'a répondu par un violent coup de pied dans le tibia. Mon rire s'est arrêté : qu'est-ce que tu as ? Qu'est-ce qui se passe ?
Il m'a répondu par une gifle, m'a demandé si je comptais devenir exhibitionniste. Je suis restée interdite, je ne comprenais pas ce que j'avais fait de mal. Il ne m'a rien expliqué, m'a juste craché :
La prochaine fois que tu sors dans une telle tenue, sache que ce ne sera pas la peine de revenir.

«Ton Paradis est sous les pieds de ton époux»

Accepter de porter un voile court en croyant limiter les exigences, c'est en fait mettre le doigt dans l'engrenage. Les mois passent, Zeina va bientôt accoucher. Son mari exige qu'elle abandonne son travail et reste à la maison. Il lui dit qu'elle doit lui être soumise, qu'il la sauvera ainsi de l'Enfer : «Ton Paradis est sous les pieds de ton époux.» Après lui avoir imposé le jilbab en la rouant de coups, il lui offre un cadeau dans une boîte qu'elle répugne à ouvrir. Elle s'y résout enfin...
Le niqab et les différentes pièces que j'allais désormais superposer jusqu'à disparaître complètement aux yeux du monde, je les ai étalés sur le lit. Je savais exactement dans quel ordre procéder pour m'en vêtir, j'ai évité de réfléchir, il fallait que je me lance. J'ai enfilé d'épaisses chaussettes noires, un pantalon de jogging, noir lui aussi. Les «soeurs» rencontrées à la mosquée me l'avaient conseillé quand je m'étais affublée du jilbab. Je n'en voyais pas l'utilité puisque la robe traînait par terre, mais elles m'avaient expliqué qu'un pantalon me protégerait si un coup de vent malencontreux soulevait quelque peu ma robe, ou bien si je la soulevais moi-même pour monter des marches ou pour protéger l'ourlet de la pluie. Je serais ainsi rassurée : aucun homme ne pourrait entrevoir la forme de ma cheville revêtue de noir ou, pis encore, celle de mon mollet. J'avais suivi leur conseil : puisque je faisais une chose, autant la faire bien ; n'était-ce pas ce que l'on m'avait toujours répété ?

«Ce tissu (...) aussi raide qu'une cage»

J'ai enfilé ma nouvelle robe en regrettant celles que je portais sous le jilbab. Elle était tout aussi large, mais beaucoup plus raide, carrée, dénuée de toute fluidité, de toute souplesse. Et puis tellement noire... J'ai espéré que quelques lavages viendraient à bout de cette résistance, à bout de cette noirceur, mais les jours qui ont suivi m'ont vite détrompée : ce tissu était condamné à rester aussi raide qu'une cage, aussi noir que la mort. (...)
J'avais pensé que l'étape la plus difficile serait celle du port du niqab proprement dit, cette sorte de cape entièrement fermée, entièrement opaque, très ample, qui s'enfile par la tête et descend jusqu'aux chevilles, avec un trou pour la face et deux autres trous à hauteur des mains, des trous sagement munis d'élastiques afin justement d'y glisser les mains, mais sans que la forme de l'avant bras ni même celle du poignet se dévoilent aux regards quand on soulève le bras. J'ai enfilé mes gants noirs, je me suis saisie à deux mains du long rabat cousu à la cape, sur le sommet du crâne, et tombant à mi-poitrine, doté d'une très fine fente pour les yeux, je l'ai tiré, j'ai dissimulé mon visage.

Il me restait à poser le dernier accessoire : le carré de mousseline muni de deux rubans à nouer à l'arrière de la tête. Je l'ai plaqué sur mon front, les rubans filaient entre mes doigts gantés. Je m'y suis reprise à plusieurs fois, je m'énervais, je ne parvenais pas à serrer le noeud, je ne voyais plus rien dans la pénombre de la chambre, le carré est tombé par terre, je me suis accroupie, j'ai sangloté. J'étais aveuglée par mes larmes. Au bout de longues minutes, j'ai senti des mains qui frôlaient ma nuque. Mon mari venait de nouer le carré. Je me suis relevée, je l'ai machinalement remercié.

«[Mon] ombre noire me faisait peur»


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Dans l'ascenseur, j'ai tourné le dos au miroir : l'ombre noire qui s'y reflétait me faisait peur, c'était une inconnue menaçante, une inconnue sans identité, ce n'était pas moi. J'ai préféré l'ignorer. Je ne me suis jamais regardée dans un miroir quand j'étais revêtue du niqab, je ne me suis jamais vue en fantôme. Dès que j'ai posé le pied dans la rue, j'ai été envahie par un sentiment d'étrangeté. Il me fallait m'habituer à mon champ de vision rétréci par le tissu opaque qui dégageait à peine mes yeux et dansait à chaque pas, frôlant mon nez puis s'en éloignant, à la semi-obscurité imposée par la mousseline, dans laquelle j'allais évoluer jusqu'à la fin de mes jours. Car il était évident que le niqab m'emprisonnerait jusqu'à ce que je rejoigne le Paradis, la question ne se posait même pas. A moins que ne vienne une autre idée à mon mari, mais que pouvait-il imaginer de plus terrible ?

Je n'osais pas avancer, je me sentais bizarre et je l'étais. Je rajustais ce voile qui glissait sur ma tête, m'aveuglait, glissait à nouveau quand ma démarche se faisait heurtée, quand elle cessait d'être lente et solennelle. Je craignais aussi de trébucher sur un obstacle que le niqab m'aurait dissimulé. Mais il me fallait avancer. Au bout d'une centaine de mètres, je me suis fait une raison : après tout, personne ne pouvait me reconnaître, je n'étais plus désormais qu'une ombre sans visage et sans nom. Pourtant, j'ai juste eu envie de baisser les yeux, de baisser la tête et de regarder le sol. Je n'ai plus jamais levé les yeux du trottoir, je n'ai plus jamais redressé la tête. Jusqu'au jour où j'ai arraché ce voile.

«A la porte de l'école, j'ai dû décliner mon identité»

J'ai été surprise par le premier salam aleykoum que m'a lancé un vieil homme en plaçant respectueusement sa main à la hauteur de son coeur. Je ne le connaissais pas, j'ai supposé qu'il faisait erreur, je ne lui ai pas répondu. A la caisse de la supérette, j'ai vu deux clientes s'écarter devant moi pour me céder le passage ; elles m'ont saluée avec déférence, l'une d'elles était pourtant une voisine que je côtoyais tous les jours, je me suis contentée de hocher la tête, je ne voulais pas qu'elle entende ma voix, je ne voulais pas qu'elle me reconnaisse. Pas encore, pas tout de suite. J'étais encore moi. Le lendemain, à la porte de l'école, j'ai dû décliner mon identité ; le niqab n'a pas posé le moindre problème, je n'étais d'ailleurs pas la seule maman fantôme du quartier, et j'ai eu droit au sourire amical de la directrice, puis de la maîtresse, qui n'ont fait aucune allusion à mon visage dissimulé.

(...) Je me suis habituée à répondre poliment aux salam aleykoum que m'adressaient les autres «soeurs» en niqab croisées dans la rue, et à échanger quelques paroles avec elles, même si je ne les connaissais pas : telle était la règle du jeu entre les Pures, les Parfaites. J'ai appris à les reconnaître quand elles étaient accompagnées de leurs enfants ou de leur époux, à ne pas chercher à deviner leur identité quand elles étaient seules, ce qui est peu fréquent.


«Les «soeurs» ne m'appelaient jamais par mon prénom»

Et j'ai très vite intégré les règles de ce jeu, qui sont des règles absolues, intransgressibles. Ainsi, les «soeurs» ne m'appelaient jamais par mon prénom, il me paraissait inimaginable d'appeler l'une d'elles par le sien : on ne prononce jamais le prénom d'une femme en niqab, un homme ou n'importe quelle personne étrangère pourrait l'entendre, or nul ne doit le connaître : il reste «entre nous». Je n'ai jamais su pourquoi, et je ne l'ai d'ailleurs jamais demandé tant cette règle semblait ferme, et surtout évidente pour toutes les autres femmes. Comme elles, j'ai appris à ne jamais élever la voix en public. Le jour où j'ai croisé une «soeur» dans un centre commercial, entourée de ses enfants qui chahutaient, j'ai observé son manège : elle ne les a pas grondés, elle ne les a pas rabroués, elle a calmement prié son mari de venir remettre un peu d'ordre, et elle s'est tenue en retrait, dans une attitude de totale neutralité, pendant qu'il distribuait les gifles. De même, j'ai appris qu'il m'était interdit d'éclater de rire, de blaguer, de m'exclamer, évidemment de lancer des mots vulgaires : seuls les mots «propres», prononcés doucement, m'étaient autorisés. Je devais aussi apprendre à être toujours à l'écoute des autres, de leurs problèmes, une attitude qui leur procurait du bien, mais qui me permettait surtout de gagner des hasanats, des bons points, dans la perspective de ma vie future au Paradis. Bref, je devais me montrer digne de mon niqab, et transmettre à tous notre «savoir-vivre», celui des parfaites musulmanes.

«Regarde ce spectre»

(...) La première fois que j'ai été insultée par un inconnu, dans la rue, je revenais seule de l'école où j'avais déposé mon enfant après le déjeuner. Je marchais tête baissée, comme j'en avais pris l'habitude, le mot a claqué dans mes oreilles : «Regarde ce spectre.» Je ne me suis pas retournée, mais j'ai immédiatement compris que «le spectre», c'était moi. J'ai eu mal, mais j'ai fait semblant de ne pas avoir entendu. Je n'ai pas réagi. De toute manière, je ne réagissais plus à rien. J'ai baissé encore plus la tête, mon menton s'est enfoncé dans le bas de mon cou, et j'ai continué ma route. Je l'ai entendu plusieurs fois, ce mot. «Le spectre.» Avec ses variantes : «le corbeau», et même «le corbeau de merde», «le fantôme», «Dracula». Je ne réagissais pas, j'avançais, c'est tout. Ces insultes ont cessé de me toucher. Peut-être que j'entrais dans mon nouveau rôle de Pure, celle qui se consacre à la prière et à sa famille. Peut-être que j'avais cessé d'être.

Avec les semaines puis les mois, je me suis habituée au niqab. A force de le revêtir, j'ai cessé d'éprouver l'impression d'enfermement qui m'étreignait les premiers jours, quand je me sentais étouffer à l'intérieur de ce sinistre costume. Quand est venu l'été, j'avais même cessé de ressentir la chaleur, mais il est vrai que mes sorties s'étaient alors considérablement réduites. Oui, je m'y étais habituée, il y avait même des jours où je m'y sentais bien, je m'amusais parfois de pouvoir observer tout le monde sans être reconnue par personne. Sous mon niqab, je pouvais grimacer, je pouvais bâiller ou même rêvasser pendant que l'on me parlait, je pouvais ne pas répondre : j'étais une Parfaite, j'étais un symbole, et nul n'aurait pu m'en vouloir si je ne rebondissais pas sur une conversation. Mon rôle de sage n'était-il pas d'écouter ? J'avais cessé d'exister, sinon dans la fierté qui se reflétait dans le regard de tous ceux qui me regardaient. Je n'étais plus moi, j'étais la représentation de leur islam.

J'étais terriblement seule sous la cloche de tissu qui me séparait du reste du monde. J'évoluais dans mon monde où régnait le néant. Je ne pouvais pas avoir une discussion normale avec quiconque dans mon entourage, puisqu'il était entendu que j'avais dépassé la normalité pour devenir un être supérieur. C'est du moins ce qu'ils croyaient. Ils ne savaient pas que, désormais, j'étais rien.»
*Sous mon niqab, de Zeina, avec Djénane Kareh Tager (Editions Plon).

LIRE AUSSI :

» Burqa : des amendes allant de 150 euros à 15 000 euros
» Pourquoi certaines femmes portent le voile intégral
» Qui sont les femmes qui portent la burqa en France ?
» Enquête sur l'islam radical en France
» Le salafisme en dix questions

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MessageSujet: Re: L'adieu au voile   L'adieu au voile EmptyLun 10 Mai 2010, 8:31 pm

j'ai entendu un extrait de ce livre: càd un témoignage de la jeune femme qui avait pris un nom d'emprunt spécifiquement pr le témoignage. c'était très impressionnant!

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MessageSujet: bravo pour ces articles    L'adieu au voile EmptyLun 29 Nov 2010, 5:01 pm

ainsi de plus en plus de femmes dans les pays musulmans osent affronter le pouvoir religieux en enlevant le voile
mais quand on veut interdire le voile en belgique on nous traite de raciste.
c'est incroyable mais vrai
ces articles qui sont edites ici sont bien explicites et claires concernant la mentalité de ces femmes qui desirent leurs libertés de pensé et d'être en egal avec les hommes
Mais en belgique il y a encore bcp de femmes voilées, il y en a de plus en plus pourquoi..
tout simplement parcequ ici c'est un bastion de certains fondamentalistes religieux qui ont du pouvoir politique
regardez la france interdition de porter le voile ..menace d'attentat ...
pour moi ce voile est une maniere surtout pour les jeunes d'etre differentes des autres et de se grouper en association voilée
Il faut voir surtout dans le transport publique les groupes de jeunes voilées venant de l'ecole habillées d'une manière super moulant avec jean serré chemisier court superbement maquillée avec language adequate conversation avec jeunes hommes sans probléme ...
mais à l'approche de la maison natale (transformation plus sage) cela n'est pas de l'imagination ni du racisme mais simplement une constatation
une question se pose
dans les manifestation dans les ecoles pour garder le voile il y a toujours des hommes de religions pour defendre ce probléme uniquement femmes?
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MessageSujet: Re: L'adieu au voile   L'adieu au voile EmptyJeu 05 Mai 2011, 11:20 am

les mouvements populaires récents dans certains pays arabes feront peut être
évoluer les choses, certes avec le temps, beaucoup de temps.
c'est curieux cette manie de se couvrir (y compris chez les israéliens d'ailleurs),
les cheveux seraient-ils sacrés ? rabbit

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MessageSujet: Re: L'adieu au voile   L'adieu au voile EmptyJeu 05 Mai 2011, 11:32 am

Selon les musulmans, les cheveux attiseraient la convoitise sexuelle !

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MessageSujet: Re: L'adieu au voile   L'adieu au voile EmptyJeu 05 Mai 2011, 12:57 pm

j'aime assez ceci:

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